Drones sur le champ de bataille : quel impact sur la santé mentale ?

Drones sur le champ de bataille : quel impact sur la santé mentale ?




L’usage massif des drones fait désormais partie intégrante des conflits modernes. Comment l’utilisation de ces machines furtives impacte-t-elle la santé mentale des combattants et des populations civiles ? Le sujet a fait l’objet d’une présentation consacrée à la psychiatrie de guerre lors du congrès de l’Encéphale en janvier dernier [1].


Le drone, une arme à part entière

L’intégration des drones dans les stratégies militaires contemporaines a révolutionné la façon de mener les combats ces dernières années. « À l’heure des drones, une nouvelle ère de la guerre a commencé », a affirmé la Pre Marie-Dominique Colas, psychiatre et médecin général (HNIA Sainte-Anne, Toulon) en préambule de sa présentation.

Entrant dans sa quatrième année, l’invasion russe de l’Ukraine en est le parfait exemple. Devenus omniprésents, ces engins volants sont utilisés à tous les niveaux tactiques pour la reconnaissance, l’attaque et la surveillance. Le drone est devenu une arme à part entière, modifiant en profondeur les stratégies militaires. « C’est la première fois que ces machines, les drones, sont envoyées de façon massive dans un conflit de haute intensité pour détruire, tuer, et non pour éliminer une cible identifiée comme ce fut le cas précédemment au Sahel ou en Afghanistan », a constaté la psychiatre militaire.

Leurs caractéristiques – capacité d’observation et souplesse d’utilisation notamment – ont véritablement changé la donne sur le champ de bataille. « La généralisation des drones a considérablement modifié l’expérience subjective du combat », a confirmé le Dr Emeric Saguin, psychiatre (service de psychiatrie, Hôpital d’instruction des armées (HIA) Bégin, Saint-Mandé) lors de cette même session. Avec ces armes redoutables, miniaturisées, furtives et quasiment invisibles, voire indétectables, le champ de bataille est devenu transparent. « En Ukraine, l’observation ennemie est quasi permanente sur plusieurs kilomètres après la ligne de front, entretenant une vulnérabilité constante et limitant les soins aux seuls gestes de premiers secours réalisés par les pairs », a décrit le psychiatre.

Un impact certain sur le mental

Les atteintes, elles-mêmes, s’en trouvent affectées. « Les blessures par balles sont devenues quasi anecdotiques. En Ukraine, plus de 90 % des atteintes sont dues à l’artillerie et aux drones », a-t-il ajouté. Quant aux spécialistes en santé mentale, ils s’interrogent désormais sur les effets potentiels de la menace permanente que font courir ces engins sur le fonctionnement psychique à l’échelle individuelle ou du groupe.


Car au-delà de leur pouvoir de destruction – loin d’être négligeable, si on considère qu’ils seraient responsables de 50 % des pertes –, les drones sont capables d’impacter les forces morales de l’adversaire et de la population. Ces armes de précision sont en effet de redoutables instruments d’usure mentale [2]. Sur le plan clinique, « ce qui domine, ce n’est pas tant l’impact traumatique d’un événement isolé que la répétition des expositions et l’absence de récupération et cette fatigue », a indiqué le Dr Saguin, pour qui « les formes cliniques observées tiennent moins du choc que d’un processus d’érosion cumulative ».

Quels troubles chez les opérateurs de drones ?

Pour autant, l’usage des drones crée-t-il de nouvelles formes cliniques, de nouveaux troubles psychiques de guerre ? Bien que se tenant à distance de la zone de combat, les opérateurs de drones ne sont pas, pour autant, protégés de la violence du combat. En effet, « près de la moitié des opérateurs de drones présenteraient des signes de détresse psychique, surtout de type anxieux pouvant altérer leur fonctionnement professionnel ou leur vie familiale » a indiqué la Dre Cécile Gorin, psychiatre (HNIA Sainte-Anne, Toulon) [3,4]. La vulnérabilité accrue au désengagement émotionnel, au stress post-traumatique et à l’épuisement professionnel observée chez ces opérateurs serait due à des conditions de travail spécifiques comme de longues et intenses périodes de vigilance, des expositions répétées à des images de combat en haute définition ou encore l’implication directe dans la décision létale.

« L’exposition à des images de destruction, notamment lorsque des civils sont touchés par des bombardements, est un facteur de risque majeur de développer un stress post-traumatique chez ces opérateurs », explique-t-elle. Une étude observationnelle et rétrospective française qui a analysé les dossiers médicaux informatisés de 107 opérateurs de drones Reaper français depuis le début de leur affectation en escadron, a montré que près de la moitié d’entre eux (45,7 %) présentait au moins un symptôme psychique, de type usage à risque d’alcool, perturbation du sommeil ou tableau anxieux [5]. Un trouble de stress post-traumatique (TSPT) a été retrouvé chez 2,9 % de l’effectif. Néanmoins, d’après la littérature, la prévalence du TSPT pourrait être moins importante, de l’ordre de 5 à 10 % chez les opérateurs de drones, que chez les combattants sur le terrain, où elle peut aller jusqu’à 35 %, a souligné la Dre Gorin.

Altération des repères temporels et spatiaux

Sur les populations au sol, qu’elles soient combattantes ou non, l’utilisation massive et récurrente de drones – notamment les essaims ou swarms – ou de drones à usage unique contribue à semer la terreur, perturbant la vie quotidienne et l’économie.


« La menace permanente diffuse et sans échappatoire altère les repères temporels et spatiaux et favorise les phénomènes d’isolement. Cette exposition durable contribue à l’émergence d’un traumatisme collectif dont les manifestations cliniques sont désormais bien identifiées : anxiété généralisée, épisodes dépressifs, effritement du lien social, et perte progressive de confiance dans les institutions censées assurer protection et sécurité », a expliqué la Dre Gorin.

Changement de comportements des populations civiles

La population civile vivant en permanence sous la présence des drones s’en trouve durablement affectée. « Des travaux menés auprès de populations afghanes durant la guerre ont mis en évidence un phénomène d’auto-objectivation directement lié à un contexte de surveillance constante et de frappes imprévisibles [6]. Placés dans une insécurité psychologique chronique, les civils ont progressivement modifié leur comportement notamment sur le plan social, adaptant leur conduite afin de réduire le risque d’être perçu comme une menace, évitant tout rassemblement social », a-t-elle indiqué.


Les données disponibles, bien que limitées, sur les populations exposées à ce type de menace en Ukraine vont dans le même sens. Une étude récente menée auprès de parents d’enfants ukrainiens confrontés à la guerre met en évidence une hausse notable de l’anxiété à 35 %, de la tristesse 25 %, et parallèlement des troubles du comportement et des difficultés attentionnelles pour 25 % d’entre eux [7].


Source : JIM

actusantemag

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