Davantage d’affections auto-immunes au cours de la drépanocytose
La drépanocytose homozygote est une affection héréditaire touchant des millions d’individus dans le monde, due à une mutation sur les deux allèles du gène de la chaîne β de la globine aboutissant à la formation d’une hémoglobine anormale dite HbS. Celle-ci entraîne une déformation des érythrocytes en forme de faucilles (drépanocytes), une anémie hémolytique chronique et des crises vaso-occlusives douloureuses responsables de l’atteinte fonctionnelle de plusieurs organes expliquant la diminution de la durée de vie de ces patients.
L’hémolyse chronique et les lésions d’ischémie-reperfusion consécutives aux crises vaso-occlusives sont responsables d’une augmentation du stress oxydatif favorisant le développement d’un état inflammatoire chronique. Par ailleurs les lésions de l’endothélium vasculaire sont entretenues par la consommation des protéines à effet protecteur telles la protéine C, la protéine S, ou de monoxyde d’azote (NO).
L’activation des cellules endothéliales vasculaires, des polynucléaires neutrophiles, de la voie du complément avec accroissement de production de cytokines viennent renforcer l’environnement pro-inflammatoire et pro-oxydatif. Enfin, les patients atteints de drépanocytose sont la cible d’infections fréquentes et parfois redoutables, qui peuvent aussi déclencher de la part d’un système immun déjà activé la cascade des réactions aboutissant au développement d’une auto-immunité.
Une étude rétrospective auprès de plus de 300 patients drépanocytaires
Les auteurs ont voulu étudier si, du fait de cet état inflammatoire chronique, la prévalence des affections auto-immunes dans la drépanocytose était supérieure à celle de la population générale, et si la survenue de ces affections était corrélée à la sévérité de l’hémoglobinopathie, au développement de certaines complications, ou au traitement (1). Cette étude rétrospective a concerné les patients adultes porteurs de drépanocytose suivis au centre médical universitaire d’Amsterdam entre 2004 et 2021.
Au total, 338 patients ont été inclus, dont 36 (10,7 %) ont présenté au moins une pathologie auto-immune. La répartition de l’âge, du sexe, du génotype de l’hémoglobinopathie était similaire dans les groupes de patients avec ou sans maladie auto-immune. Il n’y avait pas non plus de différence significative au niveau des marqueurs de l’inflammation ou de l’hémolyse.
En revanche, la proportion de patients avec une rétinopathie était significativement supérieure dans le groupe avec affection auto-immune (50 % vs 34 % ; p <0,002), sans différence en ce qui concerne le type prolifératif ou non de la rétinopathie. Le taux des autres complications de la drépanocytose et le type de traitements étaient similaires dans les deux groupes.
Quatorze affections auto-immunes différentes été observées parmi lesquelles l’hyper ou l’hypothyroïdie (prévalence de 3 %), la surdité brutale (prévalence de 1,8 %), la sarcoïdose (prévalence de 1,2 %) avaient la prévalence la plus élevée (> 1 %). Chez 2 patients l’on notait la survenue de 2 maladies auto-immunes.
Un traitement a été institué chez 24 patients, comportant un traitement immunosuppresseur local ou systémique chez 14 d’entre eux, bien toléré.
La pise de l’inflammation chronique et des infections
Ainsi cette étude montre que la prévalence des affections auto-immunes chez les adultes présentant une drépanocytose est de 10,7 %, supérieure à celle de la population générale afro-américaine ou néerlandaise, respectivement de 4,7 % et de 4,2 %. La prévalence de chaque affection auto-immune analysée séparément reste supérieure en cas de drépanocytose, à l’exception de la pelade où elle est de 0,9 % vs 2,0 %.
Une des explications possibles pour expliquer ce résultat est l’existence d’une inflammation chronique au cours de la drépanocytose, comme mentionnée plus haut, à l’origine d’un environnement pro-inflammatoire facilitant la survenue d’une auto-immunité (2).
Néanmoins dans cette étude les taux de CRP (normaux ou peu élevés) et la vitesse de sédimentation n’étaient pas différents entre les groupes avec ou sans auto-immunité. La recherche de marqueurs plus sensibles de l’inflammation chronique s’avérerait donc nécessaire pour tester cette hypothèse de façon adéquate.
Une autre explication serait la survenue d’infections fréquentes chez ces patients drépanocytaires, induisant une réponse immune pouvant entraîner des réactions croisées avec des auto-antigènes (3).
La survenue d’une rétinopathie est une complication fréquente au cours de la drépanocytose, particulièrement dans la drépanocytose SC (due à une double hétérozygotie S/C sur les allèles du gène de la chaîne β de la globine). Récemment son association avec un phénotype particulier de l’interleukine 6 souligne un lien possible, là encore, avec l’état inflammatoire.
Les résultats de cette étude rétrospective, portant sur un nombre relativement restreint de patients mais suivis régulièrement devraient être comparés à ceux obtenus à partir de bases de données internationales plus larges. Le mécanisme de survenue de cette auto-immunité et le rôle en particulier du statut inflammatoire dans le développement des affections auto-immunes devraient être précisés afin d’en faciliter le dépistage et si possible la prévention.
Source : jim.fr